Luzia Simons

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Récits en fleurs
18.11.22 - 14.01.23

Récits en fleurs

Née en 1953 à Quixada, dans le Nordeste brésilien, Luzia Simons fait ses études à Paris, d’abord en histoire, puis en arts plastiques à la Sorbonne. En 1986, elle s’installe en Allemagne. Aujourd’hui elle vit et travaille à Berlin. Les photographies de Luzia Simons donnent l’impression d’être tridimensionnelles, leur profondeur de champ est surprenante ; le noir mat de l’arrière-plan dématérialisé accentue avec force la plasticité mirifique des fleurs. Même coupées au bord du cadre, les fleurs semblent flotter dans un espace diffus sans direction, sans limites.

Luzia Simons met en scène ses fleurs dans une combinaison unique de précision matérielle, de beauté et de vanité. Elle déconstruit les représentations conventionnelles de ces motifs, comme l’ornementation florale, les motifs ou la décoration, en les élevant au rang d’art. La technique qu’elle utilise pour ce faire est tout aussi exceptionnelle. Pour ses arrangements de tulipes réalisés dans le cadre de la série Stockage, elle n’utilise pas d’appareil photo, mais un scanner spécial qui lui permet d’obtenir une profondeur spatiale incomparable. Ce qui rend ses scanogrammes si particuliers, c’est l’effet produit par le pollen qui tombe sur la plaque de verre du scanner : au lieu de la division classique verticale-horizontale d’une image en deux dimensions, les oeuvres de Luzia Simons soulignent un premier plan tangible qui ôte le regardeur d’un songe floral sans espace-temps défini. Ces oeuvres oscillent entre une extrême proximité et une extrême distance, questionnant les limites de notre réalité.

Dans son travail, Luzia Simons allie illusionnisme et naturalisme d’une manière très singulière. En observant ses images, on a envie de toucher les fleurs, de saisir leur beauté. Aujourd’hui encore, l’illusion d’optique ainsi que l’effet trompe-l’oeil de la Renaissance, n’a rien perdu de sa fascination. Situées entre l’herbier et l’hortus conclusus, les présentations de tulipes de l’artiste font référence aux natures mortes florales baroques hollandaises ou flamandes, évoquant les images de la «tulipomanie» et du commerce ruineux des tulipes et de leurs bulbes dans la Hollande du XVIIe siècle.

L’interaction entre les différentes fleurs est fascinante ; elles se repoussent puis s’entrelacent, on dirait qu’elles se battent, ou qu’elles s’embrassent en harmonie. De cette myriade d’interprétations émerge un drame théâtral qui pourrait tout aussi bien mettre en scène une bataille botanique sans merci pour la lumière, l’eau et la terre. Les paires opposées de réalisme et d’abstraction, d’ombre et de lumière, les surfaces lisses et rugueuses servent de structure formelle à la pièce. Le temps et l’espace deviennent de simples accessoires pour ce qui est dépeint et observé ; ceux-ci impressionnent bien plus par une intemporalité envoûtante, voire une infinité. Dans son jeu avec les espaces et les formats visuels, avec la signification, les perspectives et les dimensions, Luzia Simons utilise un répertoire inépuisable, un univers floral.

Extrait d’un essai de Matthias Harder, Mysterious, Dangerous Beauty

En choisissant le papier japonais Mitsumata, qui permet de transférer au mieux l’abondance des tons verts dans l’impression pigmentaire, Luzia Simons obtient des tons de couleurs vibrants comme support des images. Avec une mise en scène de la beauté sublime de la nature tropicale, l’artiste fait référence aux espaces coloniaux et touristiques de la nostalgie. Mais en même temps, ces projections exotiques et obsédées par le pouvoir sont contrecarrées : comme les plantes occupentla totalité de l’espace pictural et que la richesse des détails ne révèle aucune hiérarchie, Simons obtient un effet de surcroissance, devant lequel nous, spectateurs, semblons infiniment petits. La beauté mise en scène devient quelque chose de troublant, d’inquiétant.

En 2022, elle participe à la 13e biennale Mercosur au Brezil - sous le commissariat de Marcello Dantas - où elle présente une installation monumentale de 18 éléments de tissu de différentes hauteurs.

Le thème de cette 13e édition, «Traumatisme, rêve, évasion», reconnaît la notion de traumatisme - qu’il soit personnel ou collectif - comme le déclencheur le plus important du processus artistique, et les rêves comme les meilleurs stratagèmes pour y échapper.

«Entre les guerres et les pandémies, les rituels étaient refusés à la plupart des gens; des millions de personnes sont mortes sans que les cérémonies d’adieu consolantes aient pu être réalisées. Cette oeuvre est une allusion aux symboles floraux si souvent utilisés dans les rituels de bienvenue et d’adieu. Les tissus, pour des raisons historiques et culturelles, sont des vêtements dans lesquels sont enveloppés les corps des morts. Le lin, plus lourd, rappelle la persévérance, tandis que la soie, plus légère, témoigne de la préciosité de la vie éphémère. Ces images textiles imprimées à partir de fleurs scannées transforment mon travail en une enveloppe riche, luxueuse et splendide, rendant ainsi la reconnaissance, l’appréciation et le souvenir de ceux qui ont disparu de façon traumatisante. »

Luzia Simons

Espace Verrière



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