Gérard Rancinan

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A Small Man in a Big World
26.04.2014 > 21.06.2014

Rancinan prend possession de la galerie Valérie Bach pour une exposition en noir et blanc, parfaitement harmonieuse avec le lieu, tant chromatiquement que graphiquement. Il nous convie dans un monde d’ascèse, refermant (provisoirement ?) le livre baroque de sa fantasmagorie des excès. 

Dans ce volte-face, l’artiste pose la question du sens de l’existence et celle de la place de l’humain dans le monde, faisant ainsi écho à l’essai de Caroline Gaudriault « A Small Man in a Big World ». 

Ce livre explore la pensée du philosophe Francis Fukuyama, et scrute le paysage dévasté de l’après-histoire, concept cher à Fukuyama, en y recherchant une figure humaine neuve et affranchie des limites contemporaines. 

De même, Rancinan confronte l’être, au sens ontologique, à la rigueur écrasante d’un univers géométrique dans lequel, tel un Lilliputien, il résiste à la pesanteur du noir, gravit des côtes abruptes, manipule des globes obscurs, en quête aveugle d’un destin, d’un « être-au-monde » nietzschéen. 

Son personnage central est masculin, aveuglé, bâillonné et entravé, se débattant contre une force obscure, dans un vide fait de blanc et d’ombre. Rancinan nous expose au cauchemar moderne de la série, de l’automatisme et du format, présentant sa créature dans un monde sans couleur et sans volumes. 

Ses récits, comme toujours, très riches, mêlent, en les relativisant, critique, raison et folie dans un pamphlet fantastique et de science-fiction. 

Tel le Swift du Voyage de Gulliver, Rancinan évolue dans un monde réflexif, projetant l’homme dans l’interrogation newtonienne de l’Esprit des Lumières. La pensée, la philosophie y sont conçues comme acte corporel. L’homme ne peut pas, en effet, structurer ses propres pensées sans exposer le mode d’existence corporel qui les rend possibles. L’œuvre de Gérard Rancinan est alors conforme à la conception nietzschéenne d’une philosophie corporelle et affective, dont n’est pas absente la folie, dans une perspective d’ordre critique et parodique. 

Mais cette entreprise parodique n’est pas stérile. Elle permet de miner la croyance au « moi » par l’exhibition des contradictions et des multiplicités internes à l’individu. L’alternance du blanc et du noir, tel un damier, exprime cette opposition des contraires qui structure tout un chacun. 

Cette subversion radicale du mode de rapport à soi moral (celui qui mène chacun d’entre nous à se considérer intérieurement comme un individu responsable, et donc potentiellement coupable) renvoie au « Ecce Homo » de Nietzsche, qui est aussi la façon dont Pilate désigne le Christ avant sa Passion, un « Homo » qui ne met plus en scène un « moi » personnel, substantiel et responsable. Rancinan y voit l’être, au contraire, comme un destin indomptable, un évènement aléatoire et imposé. L’individu n’y est plus que l’affirmation irresponsable et impersonnelle d’un certain mode d’existence, symbolisé par la figure enchaînée de la matière noire sur l’esprit blanc. Ecce Homo désigne alors, enchaîné à sa condition d’homme, un Prométhée post-moderne. 

 

Constantin Chariot 

ESPACE SOUS VERRIERE

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